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Revue d histoire des sciences

Retour sur la philosophie de la physique quantique d’Ernst Cassirer

Philippe Stamenkovic

Published Jan 15, 2018• 4 citations
Publisher

Abstract

Cet article revient sur la philosophie de la physique quantique d’Ernst Cassirer telle que développée dans son dernier ouvrage épistémologique Determinismus und Indeterminismus in der modernen Physik (1936), et sa thèse principale selon laquelle la causalité est conservée dans la théorie quantique, moyennant une re-conceptualisation de son objet. Il étudie la place du principe de causalité dans la hiérarchie de la connaissance physique selon Cassirer, et montre son rôle à la fois constitutif et régulateur, qui est lié à la disparition de la faculté kantienne de l’intuition chez Cassirer. Il passe en revue d’autres caractéristiques (holisme notamment) de la conception cassirérienne de la théorie physique. Il revient en détail sur la manière dont Cassirer parvient à passer d’une interprétation observationnaliste (négative, en tant que manque d’information) à une interprétation constitutive (positive, en tant que nouvelle définition de l’objet) des relations de Heisenberg. Il conclut avec le caractère prometteur de la conception de Cassirer pour faire droit à la théorie quantique, par rapport à une conception du type « relativized a priori » à la Friedman-Kant.

DOI
10.3917/rhs.702.0397

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Je me propose dans ce travail de comparer la fonction épistémologique que Cassirer assigne à l'intuition sensible dans la physique quantique à celle qui lui est attribuée par Bohr. Je montrerai que tous deux coïncident sur l'impossibilité de considérer les représentations spatio-temporelles comme des exhibitions directes d'objets et de processus atomiques dans l?intuition. En ce sens, tout autant Cassirer que Bohr considèrent que notre connaissance du domaine quantique est une connaissance symbolique. Cependant, alors que pour Cassirer ceci implique que les images spatio-temporelles ne jouent aucun rôle dans la physique quantique, Bohr soutient que ce sont ces images qui apportent une référence physique au formalisme mathématique de la théorie. Au lieu de se réjouir comme Cassirer d'un soi-disant abandon des représentations sensibles en physique atomique, Bohr soutient que celles-ci doivent être conservées pour que les objets et les processus quantiques soient exhibés indirectement dans l'intuition. Je montrerai qu'avec cette position, Bohr adopte un concept de symbole plus proche de celui de Kant que celui que propose le néokantien Cassirer dont les caractéristiques sont, dans un certain sens, plutôt leibniziennes. À la lumière de cette analyse, nous verrons que, pour Cassirer, ce n'est qu'à travers un renoncement complet aux représentations sensibles en physique quantique qu'il est possible d'atteindre une systématicité dans la connaissance physique. Je soutiendrai que Bohr, au contraire, est capable de rendre compte aussi bien de la référence empirique de la théorie quantique, que de sa relation systématique avec la physique classique.

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EDP Sciences eBooks•Nov 4, 2020•0 citations
Cet article revient sur la philosophie de la physique quantique d’Ernst Cassirer telle que développée dans son dernier ouvrage épistémologique Determinismus und Indeterminismus in der modernen Physik (1936), et sa thèse principale selon laquelle la causalité est conservée dans la théorie quantique, moyennant une re-conceptualisation de son objet. Il étudie la place du principe de causalité dans la hiérarchie de la connaissance physique selon Cassirer, et montre son rôle à la fois constitutif et régulateur, qui est lié à la disparition de la faculté kantienne de l’intuition chez Cassirer. Il passe en revue d’autres caractéristiques (holisme notamment) de la conception cassirérienne de la théorie physique. Il revient en détail sur la manière dont Cassirer parvient à passer d’une interprétation observationnaliste (négative, en tant que manque d’information) à une interprétation constitutive (positive, en tant que nouvelle définition de l’objet) des relations de Heisenberg. Il conclut avec le caractère prometteur de la conception de Cassirer pour faire droit à la théorie quantique, par rapport à une conception du type « relativized a priori » à la Friedman-Kant.
Je me propose dans ce travail de comparer la fonction épistémologique que Cassirer assigne à l'intuition sensible dans la physique quantique à celle qui lui est attribuée par Bohr. Je montrerai que tous deux coïncident sur l'impossibilité de considérer les représentations spatio-temporelles comme des exhibitions directes d'objets et de processus atomiques dans l?intuition. En ce sens, tout autant Cassirer que Bohr considèrent que notre connaissance du domaine quantique est une connaissance symbolique. Cependant, alors que pour Cassirer ceci implique que les images spatio-temporelles ne jouent aucun rôle dans la physique quantique, Bohr soutient que ce sont ces images qui apportent une référence physique au formalisme mathématique de la théorie. Au lieu de se réjouir comme Cassirer d'un soi-disant abandon des représentations sensibles en physique atomique, Bohr soutient que celles-ci doivent être conservées pour que les objets et les processus quantiques soient exhibés indirectement dans l'intuition. Je montrerai qu'avec cette position, Bohr adopte un concept de symbole plus proche de celui de Kant que celui que propose le néokantien Cassirer dont les caractéristiques sont, dans un certain sens, plutôt leibniziennes. À la lumière de cette analyse, nous verrons que, pour Cassirer, ce n'est qu'à travers un renoncement complet aux représentations sensibles en physique quantique qu'il est possible d'atteindre une systématicité dans la connaissance physique. Je soutiendrai que Bohr, au contraire, est capable de rendre compte aussi bien de la référence empirique de la théorie quantique, que de sa relation systématique avec la physique classique.
L'idée de déterminisme, proposée pour étendre et généraliser la causalité physique, ajoutant en particulier la considération des conditions initiales, se constitua dès lors comme la référence idéale et considérée comme indépassable de toute connaissance scientifique. Cet idéal devait toutefois se voir dépassé dans plusieurs directions. D'une part, la causalité physique classique se transforma en causalité relativiste, comportant des restrictions sur les possibilités des rapports spatio-temporels et suscitant, avec la relativité générale, l'idée de complétude théorique, méta-concept qui permet de formuler des conditions internes de perfectionnement théorique. D'autre part, le déterminisme proprement dit devait connaître des limitations de sa portée en physique classique même, avec la considération des systèmes dynamiques «non linéaires», déterministes, mais dont le comportement peut être totalement non-prévisible à terme. Enfin, la causalité et le déterminisme se sont vus remis radicalement en question avec l'élaboration de la physique quantique. Le sens exact de ces remises en cause est directement lié aux questions d'interprétation de la théorie quantique : équation causale et problème de la « réduction » de la fonction d'état, d'un côté, prédictions probabilistes, d'un autre côté. Les deux aspects se retrouvent dans la question de la limitation des représentations spatio-temporelles et de sa signification du point de vue théorique. Il faut donc concevoir les problèmes d'interprétation de la théorie quantique en termes du rapport entre la causalité, le déterminisme, et les grandeurs qui portent les contenus physiques effectifs. On est ainsi amené à s'interroger sur un sens directement physique des grandeurs mathématiques de la théorie et, si un tel sens est assignable, à considérer les catégories en question par rapport aux concepts théoriques réellement appropriés, avec comme effet de les « remettre sur leurs pieds ». Cela est du moins possible pour la causalité, ainsi que pour la complétude. Quant au déterminisme, il ne peut être, dans sa formulation usuelle, que statistique, et reste ainsi très en-deçà des possibilités des perspectives théoriques. Ces transformations laissent entrevoir l'impératif d'une autre catégorie, plus fondamentale qu'elles car indépendante des choix conceptuels et théoriques, et pourtant souvent omise dans les débats : celle de nécessité, régulatrice des autres catégories et systèmes de concepts.
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